la galerie du cartable :::: Roland Barthes, Marguerite Duras, dialogue fictif #7 :::: Journal du tournage

Roland Barthes : Olivier Robin
Marguerite Duras : Joseph Morder
Olivier G, le Gigolo, l'infirmière militaire : Martin Barachin
L'autre amant : Benjamin Thomas
Format : Super 8 entouré de téléphones portables, vidéos numériques et HDV
Durée : ( 10 bobines de 30 mètres)
Production et Réalisation : la galerie du cartable avec le soutien de la DRAC CENTRE


Journal du tournage

Jeudi 23 août 2007

Rendez-vous à 11 heures chez Annie d'Avray.
Nous arrivons dans le quartier, à la recherche d'un stationnement, Olivier, Fabrice et moi, prêts et excités. Un budget osé de 1269 euros pour réaliser notre film nous donne une grande sûreté. Faire un film avec rien est notre quotidien d'artistes qui apprennent à faire leur cinéma, à faire leur film, à pratiquer une activité plus libre que l'art, plus libre que le cinéma, enregistrer l'expérience de la liberté, l'amour de cette activité collective.

Mais là, c'est vrai, nous avons quelque chose, un peu plus : nous avons un budget. Pas une production, un budget. Nous ne sommes pas encore cinéastes, mais nous sommes plus riches alors ?

Justement dans un autre film de quat'sous, j'ai imaginé un autre Bruegel disant à un autre Brecht : Mais demain, celui qui ne peux plus peindre qu'il filme !
Oui, c'est cela.
Dit autrement, l'artiste qui ne veux plus faire d'exposition, pour ne pas se compromettre avec la non existence humaine, choisit de rendre l'existence par le film.
Chaque jour, nous construisons l'espace filmique.

Nous arrivons donc chez Annie : un porche, une grande cour intérieur, une porte toujours ouverte, qui visiblement donne sur une petite pièce en contre-bas, On y découvre un cabinet.
"C'est une institution en matière de perruque", nous dit tout de suite Kiki, la chef perruquière de l'établissement. Son assistante s'appelle Marion.

Kiki connaît Roland Barthes et son visage à des âges différents, elle nous parle de sa mèche caractéristique, regarde Olivier et entrevoit les possibilités de le transformer à partir de l'un de ses modèles de postiches.
Connaissance et précision, elle commence à la lui confectionner sur la tête.
Elle me demande si nous avons une maquilleuse.
Je lui réponds bêtement :
"Non, c'est un film d'artiste."
Elle me réponds professionnellement :
"Et alors ? Il vous faut une maquilleuse."
Puis, complicité avec son assistante Marion, qui nous propose de venir elle-même installer la perruque avant chaque tournage.
Enfin avant de partir Kiki s'exclame en regardant Olivier, très correctement coiffé en Barthes.
"C'est génial, il ne lui ressemble pas du tout."
Nous rions.

J'aimerais lui expliquer que si la ressemblance n'opère pas, ce n'est pas grave, car ce qui compte, c'est qu'Olivier porte les signes de l'individualité de Roland Barthes. Mais je ne le fais pas. C'est un dispositif, peut-être, appelons-le comme ça. Ces signes, il les transportera, il les déplacera au Flore, dans les rues de St Germain des Prés, devant les gigolos, rue St Denis, au Palace, etc.
Olivier ne joue pas, il propose le personnage d'Olivier qui transporte les résidus de Roland Barthes comme son double lointain.

On quitte, Annie, Kiki et Marion, après avoir donner rendez-vous à Marion pour le tournage de ce soir.
Kiki nous fait tout de même remarquer que lui commander une perruque le matin pour le soir c'est vraiment osé ! Pourtant en la quittant, nous sommes sûrs qu'elle sera prête.

Ce soir, nous filmons la première scène, un dîner avec les amis, dans l'appartement d'Olivier. Marion arrive comme prévu à 20 h 30 et installe la perruque. C'est moins bien fait que Kiki, ça ne nous plaît pas, la mèche est loupée. Fabrice intervient et finalement ils trouvent ensemble le bon effet.
21 h 30, Marion quitte l'appartement. Ça sonne : c'est Anne et Pierrot, les amis.
Anne nous explique qu'elle était anxieuse car elle ne savait pas du tout comment s'habiller et que c'est la première fois qu'elle est filmée, elle exhibe ses jambes devant la caméra. Pierrot, cheveux longs, édenté, lunettes noires, dégaine de Freaks tatoué et raffiné, porte un grand foulard noir moucheté de petites têtes de morts. Un cadeau d'Anne.
On boit, on mange, on parle, on rigole, on tourne, on s'agite. Coucher à 5 heures et demi du matin.


vendredi 24 août 2007

8 h 30 du matin, je me lève, lance le café et réveille Olivier et Fabrice. Pierrot, s'étant couché beaucoup plus tôt, est déjà réveillé. Il parle depuis une heure à Anne. Ils aiment le tournage parce qu'ils se sentent exister à l'intérieur. Eux, non plus ils ne jouent pas. Au fond, c'est d'ailleurs la première cause du film, enregistrer l'excédence d'être. (Mais tout ceci est vraiment impossible à écrire quand je pense à l'écriture de "l'amour" de Michelet.)
Allez, il faut que j'écrive pour une raison qui n'est pas littéraire de toute façon.

De retour chez Annie d'Avray à 10 h 30. Kiki n'est pas là. Marion nous installe la perruque pour la journée, bien ajustée cette fois. Nous récupérons le camion et on fonce chez Pip récupérer une caméra fiable. Je n'ai jamais rencontré Pip, Fabrice non plus.
Nous nous étions donnés rendez-vous devant chez lui, prés du Passage de l'Industrie, (je trouve qu'il ressemble au chanteur de Talk Talk). Nous montons au cinquième, l'accueil est chaleureux. Il donne la caméra à Fabrice. Une NIZO.
On discute cinq minutes sans s'attarder.
Avant de partir, nous nous donnons rendez-vous samedi à sa galerie de cinéma.

On rejoint Olivier qui nous attend dans un bar. Une fille discute avec lui, elle s'appelle Saïda, elle veut assister au tournage. Je lui propose de nous retrouver à la terrasse du Flore, pour être filmée. Ravie, elle accepte.
Direction Fontaine St Michel, où nous avons rendez-vous avec Martin à 13 heures.
Nous nous étions déjà échangé nos signes de reconnaissance par téléphone : il a les cheveux roses, moi, un short beige et des rangers.
Fabrice suggère de l'attendre assis à la terrasse d'un café place St Michel, afin de ne pas être à vue et le filmer vraiment quelques secondes en train d'attendre et nous chercher.

13 h 20, on s'impatiente, mais Martin arrive à la fontaine, Olivier l'a reconnu. Et Fabrice, comme prévu, filme la scène.

Nous partons déjeuner dans le quartier, je leur propose le Pentadactylos. Mais une fois arrivés nous trouvons porte close et nous nous replions sur le restaurant le plus proche. On passe commande : c'est infâme, le vin est bouchonné, la viande de la semelle, même les pâtes au saumon de Martin sont ratées. Finalement il n'y a de bon que l'andouillette d'Olivier. Mais nous ne disons rien, nous ne nous plaignons pas. Pour compenser, on décide de tourner une scène de repas entre Martin et Olivier. Martin à l'idée de montrer à Olivier des longs gants en latex noir. Nous filmons la scène. Bien sûr, nous nous écartons du journal de Roland Barthes. Tant mieux. Le film ne doit pas, jamais illustrer. Eviter les pléonasmes. la répétition de l'identique. Avec Olivier et Martin, je le sens, ça va dévier.

On sort du resto dans la rue et là, effectivement, ça dévie. Ils partent en live en se tenant la main.
Les cheveux roses de Martin et la perruque de Roland Barthes leur donne une allure sans référence. Ils sont turgescents, indécents, vrais. Presque envoûtés, ils marchent en sens inverse, nous les redirigeons boulevard St Germain en direction du Flore. Fabrice filme des fragments. Puis, je prends la caméra quand nous remontons le boulevard St Germain. Quelques prises de vue à la sauvette en marchant. Olivier et Martin aperçoivent un accordéoniste et décident de danser devant la terrasse d'un café une sorte de valse dégénérée, je filme l'action et l'accordéoniste. Chacun lui donne un peu d'argent.

Lorsque nous arrivons au Flore, il n'y a plus de place en terrasse, on s'assoit donc à l'intérieur, Fabrice n'a plus de pellicule, il faut qu'il retourne au camion.
En l'attendant, nous commandons du vin et appelons Saïda pour qu'elle nous rejoigne. Quand des places se libèrent en terrasse, nous sautons immédiatement dessus, le serveur nous déplace nos consommations. Assis à la terrasse, Fabrice pourra facilement nous filmer en zoom du trottoir d'en face, sinon il faut demander une autorisation de tournage et nous n'en avons ni le temps, ni l'argent, ni l'envie surtout. Fabrice et moi sommes d'accord pour leur voler quelques plans à distance.

Cette distance de caméra sera juste, car nous ne ressentons aucune connivence pour ce lieu. Saïda arrive et s'assoit. Olivier est enivré par tout ce qui se passe, par tout ce qu'il boit. Fabrice arrive, il se déplace sur le trottoir d'en face pour nous filmer, mais à partir de là, plus rien n'est discret : tout le monde nous remarque, tout le monde le voit. Saïda provoque Martin en lui demandant d'arrêter de faire sa tapette, ça va repartir en live, Olivier est saoûl. Nous quittons le Flore. Fabrice paye.

Ce qui va suivre boulevard St Germain est une scène d'anthologie, un instant filmique vécu un instant, filmé en morceaux.
Les personnages : une rebeu, un autiste aux cheveux roses, un cameraman en short et veston et un metteur en scène essayant de gérer un Roland Barthes bourré et incontrôlable descendent le boulevard St Germain. Je filme des bribes. Roland Barthes s'efforce de marcher droit, il s'approche d'un chien de clodo au dents pourris, implantés dans tous les sens comme un alligator, son maître lui dit pourtant de faire attention, mais Roland Barthes pense qu'il est inoffensif et il se fait mordre la main. Saïda pour désinfecter la plaie lui verse entièrement sa bouteille de parfum sur la main, il hurle. Nous continuons de marcher péniblement, les passants nous photographient. La scène est troublante et me fait penser au film Les Idiots. Dans la rue, les gens se demandent si nous jouons, si c'est réel ou si nous sommes des ratés qui jouons à faire un film. Enfin, Olivier, la main en sang, tombe doucement, comme au ralenti, sur le trottoir, épuisé. C'est très beau. Je ne filme pas. La perruque est défaite. C'est curieux, dès le moment où il la quitte, il sort de sa transe. Hagard, il rejoint le camion avec nous. Nous rentrons à l'appartement tourner les dernier plans entre Martin et Olivier, Saïda nous accompagne. Olivier se repose une heure. Chacun dans une pièce se remet de la dernière scène. Dès qu'Olivier se lève, on tourne dans une chambre sur les dernières phrases du journal de Roland Barthes "finit l'amour d'un garçon".

21 h : fin du tournage, Saïda est en retard : elle doit récupérer son fils, et Martin s'en va. Ce soir là, nous nous sommes couchés à trois heures du matin.


Samedi 25 Août 2007

Levé à 10 h 30, Fabrice à 11 h et jusqu'à 14 h, on zone dans l'appartement. Olivier dort. On range aussi un peu.
Après avoir chargé le camion des éclairages, des costumes, accessoires et matériel en tout genre, Olivier se lève pour nous dire au revoir. Je l'embrasse et lui donne rendez-vous après le 15 septembre pour la suite du film avec Joseph.

Entre temps, J'ai oublié d'écrire que pour avoir payé les services de Marion, Kiki nous offre la location de la perruque de Duras. Habituellement, c'est 450 euros la journée, elle prendra sur la société, nous a-t-elle dit. Nous la remercions.

Maintenant, direction Anne et Pierrot, boulevard Magenta. Nous passons les chercher pour aller filmer la rue St Denis et la façade du Palace.
On aperçoit Anne à la terrasse de son QG, la brasserie à l'angle de sa rue.
Fabrice trouve de la place pour le camion dans un parking privé, un peu cher, mais juste à coté. Le gardien nous demande de lui laisser les clefs. Je n'aime pas ça, tout notre matériel est à l'intérieur. Mais on n’Äôa pas le choix : l'heure tourne, nous devons repartir ce soir et tourner impérativement ces plans. Je demande tout de même au gardien pourquoi nous devons lui laisser les clefs. En guise de réponse, il nous montre celles des autres clients laissées sur son comptoir et un chien qui dort dans un coin, un vieux berger belge. J'en conclue que ces signes de soumission à la règle et au motif bestial de la sécurité devraient nous rassurer.
Nous arrivons devant chez pierrot. Anne qui ne nous avait pas vus, vient à notre rencontre en souriant.

Pierrot descend. Il nous emmène rue St Denis. Anne "qui a un truc à faire" nous rejoindra dans une demi heure devant le Palace.
Aux abords de la rue St Denis, nous nous inquiétons pour la caméra de Pip : filmer dans cette rue peut finir mal, surtout pour la caméra.
Alors, nous décidons de filmer une rue adjacente qui conduit rue St Denis avec mon téléphone portable, pour la discrétion et l' aspect d'image de la vidéo téléphonique qui grâce à sa mauvaise définition rend encore un grain et une lumière approchant du super 8. Joseph qui vient de tourner un film entier en vidéophonie, pour le festival Pocket Film, nous l'avait déjà fait remarqué.
Le plan a marché, discrétion absolue, personne n'a rien vu.
Par contre, rue St Denis, Fabrice, hésitant, sort la caméra super huit de Pip et tente de faire un plan furtif, mais il se fait traiter de "connard !" et les filles lui demandent de se casser ! Un commerçant sort de sa boutique et dit gentiment à Fabrice de partir, qu'il a vu beaucoup de caméras finir sur le trottoir.
De toute façon, le plan de l'autre rue est bon, c'est donc suffisant.

Après cette mini aventure rue St Denis, Pierrot nous conduit dans la rue du Palace.
Devant la façade décrépite de cet ancien music hall, nous filmons tout une bobine en trois plans. Deux plans serrés de toute la façade portant l'inscription "Palace" et un plan large un peu de coté pour voir la rue. Ils serviront de générique de fin, monté avec le morceau de Métal Urbain "Anarchie Au Palace".

Anne nous retrouve à la terrasse du bar d'en face. En payant, le patron me demande ce que l'on tourne, je lui explique.
Il me dit que si nous voulons tourner à l'intérieur, il connaît très bien les ouvriers et le chef de chantier qui le rénove parce qu'ils mangent chez lui, tous les jours. Et que si ça nous intéresse, il peut leur demander.
Je lui réponds que cela serait fantastique car justement nous avions imaginé une scène avec l'intérieur du Palace en chantier, mais que nous ne savions pas à qui nous adresser.
Du coup, il prend notre numéro en me promettant de m'appeler si les ouvriers acceptent de nous ouvrir le chantier.
De la chance ? non ! Le désir d'expression artistique, lorsqu'il est investi dans le commun, se remarque.

Nous raccompagnons Anne et Pierrot chez eux. En marchant, nous spéculons longuement sur toutes les possibilités de film à l'intérieur du Palace, on imagine même proposer une scène à Daniel Darc, l'ex-chanteur de Taxi Girl et ami de Pierrot.
Mais Il est tard et nous devons passer à la galerie de cinéma de Pip, pour lui rendre sa caméra. On quitte les amis pour arriver rue Saintonge, où l'on découvre la fameuse galerie de cinéma, ainsi que toutes les éditions Re-voir et une variété de petites éditions indépendantes.
Fabrice laisse sa caméra Beaulieu à Pip. Elle a un sérieux problème de batterie, le défaut des 4008 paraît-il. Il la remettra à Christophe, un ami dont il nous a parlé et à qui apparemment aucune caméra ne résiste. Il nous dit qu'il a déjà inventé un système de batterie efficace pour ce modèle. Pendant que Fabrice rédige une note à l'attention de Christophe, je regarde les éditions une par une, à la recherche de quelques films. Je tombe sur une VHS de Werner Nekes, Uliisses, une adaptation libre du livre de Joyce, je la mets de coté. Puis, sur des éditions fait mains, je vois des films de Gérard Courant, je suis tenté par "Amour Décolorées", car en dehors des cinématons et d'un petit film que j'ai vu chez le père de Denis où celui-ci joue son propre rôle à vélo, je n'en connais pas d'autre. Curieux, je le prends aussi. Au moment de payer, je tombe sur une petite édition DVD de Marcel Hanoun , "L'étonnement", je l'achète sans réfléchir : enfin je vais pouvoir voir un autre de ces films.
En effet, au mois de juillet, lors du festival des docs de Marseille, j'ai vu mon premier film d'Hanoun, qui était présent pour accompagner "Le Ravissement de Natacha", sa dernière vidéo. Il faut dire que si je suis resté à l'une des séances de ce ghetto, c'est uniquement pour lui. Et je n'ai pas été déçu, au milieu d'une majorité d'hommes culturels, sa parole était juste celle d'un cinéaste.
Dans cet espace qui pue la soumission à Jean-Claude Rousseau, j'étais mal à l'aise. Seul, la communauté qui règne dans le ravissement de Natacha m'a donné une place et la joie d'être là. Fabrice achète le coffret DVD de Pierre Clémenti. J'ai hâte qu'il le rippe pour m'en faire une copie.

à 18 h 30 nous quittons la galerie de Pip pour rejoindre le camion. Fabrice mettra une heure pour sortir de Paris.
C'est normal : impatient, j'ai sorti mon ordinateur pour visionner le film muet de Gérard Courant, et, bien sûr, Fabrice, curieux, jette des regards aiguës sur le film, tout en cherchant sa route. Résultat on arrive à la porte d'Orléans à 20 heures.
L'étonnement?
Il m'arrive en regardant ce film personnel sur l'amour.
J'imagine que si Jules Michelet avait eu une caméra super 8 pour entreprendre sa longue exploration du peuple français, il aurait enregistré son essai sur l'amour comme ça.
Gérard Courant, Jules Michelet c'est osé ?
Oui, osons enregistrer le savoir commun.
Il est 22 h 30, on arrive chez nous : Châteauroux.


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